Sortilège à Tombouctou !
... Un tapement feutré ...
Trois méharis bien réels et une voix qui la fait tressaillir. Julie se retourne avec appréhension. Du haut de sa selle en cuir rouge, adoucie par son taguelmoust indigo comme l’est aujourd’hui son burnous, la voix de Si Salah informe sèchement (du moins semble-t-il à Théo), qu’il part à la recherche d’un troupeau égaré. Deux hommes l’accompagnent et cette quatrième bête est pour son invitée. Ce disant, le Touareg jette près d’elle un burnous blanc qu’elle ramasse comme un automate au pied du chameau qui s’agenouille dans un ample balancement. Sans réfléchir, elle se hisse sur la selle gothique et glissante, croise les pieds et s’accroche des deux mains à la croix d’Agadès du pommeau terni. Elle s’abandonne alors à l’impressionnante remontée de sa monture. Fait un petit signe timide à Théo médusé. Et n’y pense plus.
Les trois méharis s’ébranlent en douceur afin de permettre à l’étrangère d’entrer dans le rythme. Insensiblement ils accélèrent et les dos se cassent comme ceux de pantins articulés. Avec la vitesse, Julie perd très vite la cadence et se retrouve à contretemps sur une monture qui se soucie peu de son inexpérience.
Si Salah veille. Il ne la quitte pas des yeux. Ils sont maintenant côte à côte. Un cri sauvage retentit. Les deux bêtes ralentissent tandis que d’une célérité fulgurante le Touareg se saisit des rênes de Julie. Avant même qu’elle n’ait eu le temps de réaliser, elle est assise devant lui, encadrée de ses deux bras. Son burnous blanc lové tout contre l’homme bleu n’est plus que le cœur battant d’une fleur indigo aux pétales en folie.
Soudés l’un à l’autre, ils s’adonnent avec fougue à la démence d’un galop infernal. Prisonnière consentante, elle s’offre à l’extase de l’instant exceptionnel qui l’emporte là où tout est possible. Elle en accepte la chute sans se demander le moins du monde si c’est la dimension du sentiment ou celle de l’homme qui requiert l’absolu.
Le Touareg est impassible. Ses mâchoires sont crispées dans une attente qui s’accommode mal du différé. Au petit trot maintenant, ils se mêlent à leurs deux compagnons attentifs à scruter le sol et ses empreintes d’un regard circulaire cependant que le vent les emprisonne dans une conque hostile. L’harmattan crible la peau de clous invisibles comme des claques destinées à faire crépiter un reste de lucidité. Si tant est que ce soit encore possible. Si Salah remonte un pan du burnous devant le visage de la toubab et le maintient serré d’une main possessive dont la lourde pression se fait éloquente. Julie se blottit au fond de l’anfractuosité de l’homme qui prend soin d’elle.
Des sons gutturaux, hachés de vide et avalés par le vent, leur parviennent avant que d’une nébuleuse de sable ne surgisse une caravane énorme et fantasmagorique de bêtes lourdement bâtées de sel, flanquées de chameliers à pied emmitouflés tels des paquets déficelés. L’apparition se profile comme dans un film au ralenti. Les salamaleks rugueuses s’entrechoquent jusqu’à ce que les voix ne portent déjà plus. L’opacité de la lumière de fin du jour aspire chameaux et burnous confondus qui évoluent dans le fantomatique. Dans l’indifférence de ceux pour qui c’est le lot quotidien.
Si Salah et les siens cheminent longuement.
L’oreille aux aguets, le regard fouineur, ils espèrent repérer des empreintes et qui sait, peut-être une carcasse fraîche, autant d’indices signant le passage d’un troupeau. Julie est absente ! L’étrangeté atteint le tréfonds de son âme. L’emprise envoûtante d’une drogue nommée désert lui fait entrevoir que la vraie vie commence maintenant. Elle flotte dans une autre dimension, une aura des sens qui mène à la transcendance floue d’une puissance indomptable. Sa destinée l’emmène sur le tapis volant d’une capiteuse invite où la notion de temps a disparu.
Lorsqu’ils s’arrêtent pour bivouaquer, il fait déjà bien sombre. Les étoiles apparaissent une à une sans beaucoup éclairer. Ils sont prisonniers d’un univers tout à la fois enfer et paradis. Misère et grandeur. Un univers où le temps des hommes est soumis à une mesure sans étalon. Où la vie et la mort se confondent en un cours parfaitement naturel. Où l’existence même est grandiose.
Le silence s’emballe dans une valse intemporelle dont chameaux et chameliers impavides ne sont que témoins indifférents.
Le vent, qui mollit au jour qui s’éteint, brosse dans le sable en suspension de pauvres bosquets d’épineux. Une esquisse sombre au fusain sur papier bistre. De ces buissons quasi fantomatiques surgit une voix rugissante de colère. Elle vocifère et l’on voit alors l’un des chameliers, qui s’était écarté pour satisfaire un besoin naturel, réapparaître accompagné d’un jeune garçon tenu par l’oreille sans aucun ménagement. Suivent dix-sept caprins faméliques.
L’homme explique comment il a découvert le garçon allongé sous la chèvre dont il buvait goulûment le lait. Il avait faim. Il avait soif. Malgré l’interdit qu’il connaissait fort bien, il n’avait d’autre solution pour survivre. Sa réputation est compromise à jamais. Et on le lui fait clairement comprendre. Le regard méprisant de ses aînés le condamne sans appel. Il n’a aucun droit à la défense. Deux fois coupable.
Si Salah est furieux d’avoir perdu une partie de son troupeau dont il ne reste que ces bêtes épuisées. Un nomade, même semi-sédentarisé, n’accepte jamais une perte dont l’enjeu est intimement lié à la vie. Il n’a pas de terres et d’ailleurs comment les délimiterait-il ? Que pourrait-il en tirer ? Quelques chèvres, quelques chameaux et puis sa femme ... Lui, n’en a qu’une mais les Touaregs du grand désert en ont plusieurs. Ils se perpétuent à travers leur progéniture. Conjurent ainsi la mort. Prétendent sans le savoir à l’éternité. Troupeaux, femmes et enfants sont tout ce qu’ils possèdent. Posséder est leur forme de liberté, « liberté-pouvoir » de disposer et de détruire.
Si Salah est très affecté. Personne n’ose parler. Enfin, l’homme bleu se lève sans hâte, déplie sa haute taille avec majesté et s’écarte de ses compagnons.
Il prie.
Les chameliers le rejoignent pour la cinquième prière du jour puis aménagent pour l’étrangère un partage symbolique de l’espace : ils suspendent tout simplement une large chemise entre deux bâtons. Après quoi ils s’endorment roulés en boule dans leurs grands burnous. Et la paix, le calme, le silence enveloppent les hommes et les bêtes fatigués.
...
Julie ne dort pas. Le pressentiment qui fut le sien a fait place à une absolue certitude. Un trouble impatient. Un besoin indomptable de se dépasser. Se confondre avec le fatal ? La sauvage et grandiose beauté qui la tient dans cet univers minéral, l’insolite de la situation la dominent malgré une esquisse de lucidité. Dès l’instant où Si Salah l’a fixée sur la piste d’atterrissage, elle savait que cela arriverait. Elle a toujours su qu’il la possèderait. Son regard était la ponctuation anticipée d’une promesse. Elle n’est pas moins consciente qu’en tant que Touareg il a besoin de se surpasser, lui qui ne connaît qu’errance et incertitude, lui qui évolue dans la mouvance et l’insaisissable. Il va s’affirmer. La posséder, elle, l’hérétique, la chrétienne, la femme étrangère, la femme libre, celle qui sait beaucoup venant d’ailleurs et n’est rien ici. Il la possède déjà en esprit et la possèdera aussi longtemps qu’il le voudra. Lui. Leur appartenance est un élément commun de leurs destins réciproques face à une destinée bien différente pour chacun.
Et le nomade et sa proie se confondent dans une plénitude absolue d’où sont exclus conventions et tabous sans qu’un mot ne glisse entre les deux corps enchaînés et l’homme s’en retourne tranquillement près des siens.
...
L’aube n’est pas déjà prête et l’espièglerie des étoiles pétille encore de feux coquins. Bien que couchés à même le sol, les hommes n’entendent pas un piétinement léger dans le moelleux du sable profond.
Une forme frêle les a suivis tant bien que mal.
Dès l’apaisement du vent, elle s’est orientée et ses sens exacerbés l’ont faite trottiner sans peine sur le bon chemin. Elle a examiné les empreintes de soles et reconnu celles du chameau de son mari dont la fourchette du sabot est particulièrement longue. Son âne a témoigné d’une rare complicité, ne manifestant pour une fois aucune humeur récalcitrante. La chance est avec elle. Sa détermination aussi.
Aatma se coule comme un reptile près de la couche où dort Julie dissimulée par la chemise. Bien qu’harassée, la nanzara porte sur le visage une sérénité insupportable. A genoux, Aatma écoute la respiration profonde et régulière. Elle épie un frémissement de la peau, évalue le plaisir qu’ils ... Ses traits altérés sont un livre ouvert calligraphié de la violence, de la haine et de la sauvagerie de sa jalousie.
Sans hésiter, elle retire son talisman, pousse le réticule à une extrémité de la lanière en cuir, enroule trois fois ses deux index le plus loin possible de façon à avoir une prise solide, fixe le visage de sa rivale avec une détestation monstrueuse et, d’un geste précautionneux mais irréductible, avec une lenteur réfléchie et sans l’once d’une hésitation, elle glisse le cordon sous la tête prenant grand soin de ne pas tirer de cheveux, cerne délicatement le cou de son arme dont elle fait un tortillon noué de toute la rage de sa vengeance.
La jeune Touarègue serre. Elle serre très vite. Elle serre très fort. Elle serre si fort que ses doigts blanchissent. Engourdis. Longtemps, elle demeure figée de détermination ...
...
Extrait de Sortilège à Tombouctou.
Tombouctou est un lieu non seulement mythique mais aussi bien réel, ancien Empire Culturel de l'Afrique ... Sur la route du sel, au nord de la boucle du Niger qui le sépare de la falaise de Bandiaghara en Pays Dogon.
***
t.