Marik en Erèbe*
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- Par Sainte Brunehilde, est-ce un signe ?
Bien que venant d’évoquer le nom de sa mère, il n’en a plus souvenir. Sans passé, sans avenir, ce voyage dans les souterrains périlleux est un présent d’une incroyable densité. Rien à voir avec ce que racontent les troubadours à la veillée du château des Trancavel.**

Image : citedecarcassonne.org
Le château des Comtes de Trancavel.
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Marik a la tête à l’envers et pourtant … il ne tient qu’à lui de retrouver la cité, les voisins, les fifres et la boudègue, les darioles et le vin du Carcassès***. Nenni ! Il est fermement décidé à poursuivre son incroyable aventure jusqu’au bout de ses enfers. Car ce sont bien ses propres enfers !
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Il veut voir. Il veut entendre. Il veut savoir. Il veut comprendre … et lui reviennent à l'esprit les dix-sept marches descendues dans l'obscurité totale et avec tant de peur …
Ne seraient-elles pas le passage obligé d'un périlleux cheminement vers l’acquisition des trente-trois degrés de la sagesse dont parlent les Compagnons-maçons qui bâtissent Saint Nazaire et Saint Celse ?
La lame de l’épée que tient l'ange du dernier bas-relief terminé en est justement le dix-septième ! ! Précédé des seize premiers et suivi de seize autres, ce degré majeur représente, à l'évidence, le moment de la réflexion, de l'orientation décisive de sa jeune vie.
C'est la corde du funambule en équilibre précaire entre chute et réussite. C’est la halte de l'être humain qui a le choix de sombrer dans le mal ou non. Le choix de stopper là sa réflexion ou de poursuivre l'initiation qui l'attend.
Ces réflexions ont distrait un moment son attention de ce qui se passe alentour.
Une aubade de papillons l'escorte tandis que de nulle part surgit le galop d’un pur-sang blanc. Le jarret tendu, les naseaux fumants, il s’arrête devant Marik.

Image : muslim-mine.com/
Piaffe à l’andalouse cependant que l’éventail de sa queue balaie le sol en cadence de flamenco. Ses oreilles dressées confirment ...
... Et toujours ce vague clapotis agaçant tant il est lancinant, lent …très lent, loin … si loin … comme dans un rêve.
De tous côtés, plaintes et vagissements, râles vociférations, jérémiades agonisantes ou suppliques languides à fendre le cœur du plus endurci de toute une soldatesque. C'en est trop pour le téméraire chevalier. Epuisé, Marik se laisse choir dans un sommeil profond que visite un rêve surréaliste.
Vêtu d’une toge blanche, un homme est debout sur une barque. Il pousse avec vigueur sur une perche de santal et lorsqu'il est près de lui, il lui désigne les linges propres qui lui sont destinés. A côté, un panier de victuailles, une lampe en terre cuite à la flamme vacillante.

Image : conscience-et-réalités.com
Le batelier dit s'appeler Charon.
Il vient le chercher.
Charon demande à Marik un sesterce or parisii. Une obole de péage pour pagayer plus vite. Eviter les cinq fleuves de souffrances et atteindre plus rapidement le jugement dernier.
Marik n’a pas d’argent. Il a oublié que sa mère lui a donné un denier. C’était dans une autre vie ...
Charon exige l’épée de l’adoubement.

Image : democratie-royale.org
Marik donne l’épée de l’adoubement.
Charon la prend, la plonge dans l’eau et tente de pagayer. En vain. Le batelier s’énerve. Menace. Brandit l’arme tandis qu’une voix rouillée issue des abysses crache un venin destructeur de malfaisances, mensonges, jalousies et trahisons. Convulsionné de rage, Charon jette l’inutile dague tout en jurant à faire frémir l’Enfer en son entier.
Marik se saisit de l'épée et voici que … dans ses mains … elle se mue en joyau gigantesque. En argent tout ciselé. Elle se grave sans stylet, sans orfèvre. Apparaissent alors ses initiales. Lettres incrustées de nacre sertie de tourmaline. Un travail admirable que complète une croix templière.
Mais soudain l'épée lui échappe et se dresse en fléau d'une balance monstrueuse dont les plateaux d'or oscillent d’une lenteur extrême. Sur l'un, une minuscule pierre brillante. Sur l'autre, un pantin de chiffon noir. Il pèse lourd. Le fléau grince, se tord violemment, incurvant sa pointe qui se fixe au cœur du pantin et l'entraine au fin fond de sa course. Retentit alors un rire dément. Le Mal a triomphé. Marik est terrorisé … cependant son rêve n'en a pas fini avec lui !
Le Mal triomphe souvent sur terre … mais en Enfer …. il faut compter sur la chouette. La chouette a tout son temps …Ici le temps est long. Très long et le combat dure une éternité … avant que le fléau ne se redresse enfin tandis que, sur le plateau le plus haut, le démon noir et velu agonise de concupiscence vaincue. Souriante, la chouette se pose alors sur un diamant sublime qui scintille sur le plateau alourdi et qui redescend.
- Je suis un artisan du monde voilé d’apparences sans consistance ni valeur. Je suis un compagnon, bâtisseur de ma vie sans ressassements stériles.
La fatalité n’existe pas.
Pas plus que la malédiction.
... La barque a disparu. Charon a disparu. Les enfers ont disparu.
Marik a remis son âme à l'endroit … Le temps s'est écoulé au métronome de l'Histoire … et, c'est en 1.209, qu'il réintègre le siècle et la Cité médiévale carcassonnaise.
* L'Erèbe, dans la mythlogie grecque, désigne l'endroit le plus obscur de l'Enfer.
** Les Comtes de Trencavel sont les seigneurs les plus puissants de la région après le Comte de Toulouse et le Roi d'Aragon. (12è s.)
*** Carcassès : Le Carcassès est la plaine légèrement vallonnée qui, sur 20 kms d'est en ouest et 10 kms du nord au sud, entoure la ville de Carcassonne.
Extrait de Marik en Erèbe, l'un des six contes initiatiques fantastiques de
par Marie-France Arnold.
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